Le décalagiste

Philippe Fernandez

À l’invitation de Föhn, un regard est porté par un critique sur le travail d’un artiste, survenu le 21 mai à la Bibliothèque Mériadeck de Bordeaux. Philippe Fernandez fut convié ce jour-là à assister à la performance de l’artiste Simon Quéheillard10 énoncés. Il résulte de cette rencontre le texte suivant.

 

Le décalagiste

«  À cet instant précis, durant le temps de traversée, toute personne se trouvant sur un escalator réalisera le tour de force de ne penser à rien. »

C’est la quatrième fois qu’une voix au ton et au timbre inhabituel dans ce genre d’endroit, la grande bibliothèque publique de Bordeaux, sort des haut-parleurs et semble s’adresser aux usagers du lieu. Ceux-ci, soit parce qu’ils ont vu l’affichette à l’entrée avertissant de la performance qui va se dérouler ce samedi de 16 à 17 heures, soit parce que leur lecture ou leurs jeux de société, pour les plus jeunes, les accaparent davantage, n’en semblent pas spécialement émus. Peut-être que les gens empruntant les escalators se sentent davantage concernés, puisque les « énoncés » de Simon Quéheillard, tels qu’il les a nommés, s’y réfèrent exclusivement. Au pire, l’indifférence ne gênera pas l’artiste, comme il le confiera ensuite lors d’une rencontre avec le public qui suivra la performance, et pourrait même passer pour une caractéristique de son travail : il est en effet possible de ne pas prêter attention, de ne pas s’intéresser, ou de ne pas voir, dans le cas des propositions plastiques ; cela n’empêche pas le travail d’exister, et même au contraire, serait-on tenté de dire, car c’est ainsi qu’il se distingue de nombre de propositions plus tape à l’œil, et tapageuses, et se démarque par sa très notable modestie, sa présence dans le réel qui ne cherche pas à le transformer mais juste à l’habiter. C’est déjà ce que permettait de penser la vidéo Le travail du piéton, qui investissait aussi l’escalator comme lieu symbolique d’une pratique inscrite dans le réel, au cœur d’un public involontaire éventuellement indifférent (à l’exception notable d’un enfant, le seul intéressé par le dysfonctionnement de cet escalator de métro charriant un certain nombre d’objets plus ou moins incongrus, de feuilles de papier d’emballage qui se mettent à danser avec une grâce inattendue, à des gobelets plein d’eau tenus par du scotch sur ses mains courantes jusqu’à leur chute éclaboussante sur le trottoir). Une pratique plastique qui s’installe donc in situ, mais plus encore dans une temporalité, permise par le mouvement continu de l’escalator et des piétons dans le cas de cette vidéo, ou par le temps passé dessus à se faire transporter d’un étage à l’autre dans cette bibliothèque.

Six minutes se sont écoulées. La voix, posée, amicale et sans affectation, et que l’on commence à attendre avec curiosité, retentit de nouveau : « Exercice en deux parties : à cet instant précis, toute personne franchissant le seuil de départ d’un escalator méditera le jour de sa naissance…» Court silence. « À cet instant précis, toute personne franchissant le seuil d’arrivée d’un escalator méditera sa propre mort.» Ah, il semblait qu’on allait en rester à une assez, voire un peu trop sage, objectivation de la situation (énoncé 3 : « Le temps de traversée d’un escalator est de : top… et voilà, terminé.»), façon art conceptuel historique (énoncé 2 : « À cet instant précis, durant le temps de traversée, toute personne se trouvant sur un escalator fait partie de cette œuvre.»), mais, non, une certaine profondeur existentielle s’invite peu à peu dans le dispositif, et l’esprit de l’auditeur vacille entre deux satisfactions, celle de l’intelligence de la proposition, et celle de se livrer à ses injonctions troublantes. Certaines sont plus difficiles à accomplir : « À cet instant précis, toute personne se trouvant sur un escalator est frappée par un nombre incalculable de souvenirs.» La sollicitation est plus abstraite, moins précise, plus ouverte, plus poétique.

C’est une dimension sur laquelle il faut insister : le travail de Simon Quéheillard regorge de poésie. Une poésie toute plasticienne, dont les maîtres revendiqués s’appellent Robert Barry et Douglas Huebler (catégorisés comme artistes conceptuels, mais à y regarder de plus près grands pourvoyeurs de dispositifs éminemment poétiques), références auxquelles on a bien envie de notre côté d’ajouter Jenny Holzer (pour les Truisms affichés dans l’espace public), Yoko Ono et presque tout Fluxus (pour la poétique et la politique du banal), ou encore Fischli et Weiss (pour la vidéo-culte Der Lauf der Dinge), le ratage en plus. Dans le film Maitre-vent (2012), qui se présente quasiment comme une performance filmée, l’artiste soumet en effet des assemblages en équilibre précaire de pauvres objets (un morceau de polystyrène, un vieux parapluie, un bout de tuyau d’évacuation, un pied de lampadaire…) aux turpitudes du souffle des camions qui passent à proximité, leur donnant une nouvelle vie, les ressuscitant de manière étonnamment émouvante. C’est absurde, bizarrement prenant, et l’artiste y apparaît, autre trait poétique, en personnage quelque peu décalé (vêtements informes et chapeau improbable ne répondant à aucune mode) squattant un bord de route pour se livrer à d’étranges expérimentations quand les camions plein de marchandises tracent la leur.

Ne croyez pas qu’on s’égare, le cinéma travaille bien l’œuvre de notre poète-plasticien, qui a plutôt jusqu’à maintenant laissé une trace au travers des caméras, et qui accomplissait en fait, ce 21 mai 2022, sa première performance au sens strict du mot (et par un savoureux paradoxe en toute invisibilité). Entendez plutôt : 9e énoncé : « La vitesse de défilement des images au cinéma est de 24 images par seconde. La vitesse de défilement des marches d’un escalator est de : top, top, top…» Il développera également au cours de la rencontre avec le public les analogies qui l’interpellent entre ces deux machines (le projecteur, l’escalator). Occasion d’évoquer ici un film plus récent, et proprement sidérant, réalisé en 2021 dans le cadre de la Forêt d’Art Contemporain (Une embuscade en suspens). Car on y retrouve, presque dix ans plus tard, le même personnage jouant avec l’ordre des choses, et pour le coup pleinement performeur, synthèse très personnelle de Buster Keaton et d’artiste contemporain.

Un mot à ce sujet, d’ailleurs, contemporain. Encore quelque chose à penser à partir de l’univers de cet encore (mais plus tout à fait) jeune artiste. De la même manière qu’il fonde son art et sa poésie sur les objets usés, détraqués, incomplets, délaissés, sa place dans le contemporain se définit paradoxalement par l’attachement à un art d’avant internet et d’autres choses d’aujourd’hui (le directement politique notamment), comme à rebours de l’accélération du monde (de la vitesse des camions, des flux de piétons déversés par les escalators du métro, de l’instantanéité des images qui ne se laissent plus penser).

À la demande de la bibliothèque, une rencontre avec l’artiste était donc proposée à la suite de la performance. Sincère et sans filtre, celui-ci a livré quelques éléments de ses réflexions récurrentes sur les dispositifs de fabrication des images, et de ses références. Parmi celles-ci, déjà nommées, un hommage à l’un de ses professeurs de l’école des Beaux-arts de Bordeaux (où il a étudié il y a une vingtaine d’années), Emmanuel Hocquard, qui l’a initié à l’art conceptuel et à la poésie objectiviste (exploration stricte du réel et rejet de la métaphore). C’est bien ces deux dimensions qui semblent les piliers de son travail économe, léger comme le vent, aussi réfléchi que désinvolte. Car à ces deux dimensions, Simon Quéheillard en aura rajouté une, qui n’appartient qu’à lui et lie entre elles ses propositions et apparitions somme toute parcimonieuses : celle du décalage. Quand il intervient dans l’espace public, c’est de manière à ce que la plupart des gens passent à côté ; quand il fait de la sculpture, c’est en s’arrangeant pour que ça ne tienne pas debout ; quand il se représente en artiste, il opte pour les atours du déclassement ; quand il est invité en résidence pour créer une œuvre liée à la forêt, les arbres tombent comme des mouches ; quand on lui propose une performance, il joue l’invisibilité.

À cet instant précis, toute personne étant arrivée à cet endroit du texte méditera cette singulière attitude.