Moderato Mirabile
Marie Cantos
À l’invitation de Föhn, un regard est porté par une critique sur le travail de deux artistes, survenu le 21 février 2026 au centre d’art image/imatge (Orthez). Marie Cantos a été conviée ce jour-là à assister à la performance Exhale Caudale de Jeanne Cardinal et Axelle Glé. Il résulte de cette rencontre le texte suivant.
Moderato mirabile
Au matin… À midi… À la fin du jour… À la nuit…
À la nuit… je fixe l’écran de mon ordinateur qui palpite et scintille dans l’obscurité du bureau où je me suis ruée, à peine arrivée, le sac à dos ouvert à la va-vite, une manche encore dans le manteau, car il faut agir vite, libérer les mots, les regarder s’enrouler sur eux-mêmes, s’agréger en bans, en anémones marines, il faut inventer une ponctuation donnant à lire les inflexions de la voix, ses hésitations – des flèches, de petits rectangles légèrement au-dessus ou en dessous de la ligne d’écriture, des arabesques, comme autant de pauses et de soupirs posés sur une partition de musique. Je fixe l’écran de mon ordinateur qui palpite, scintille et ondule maintenant. Je m’arrime à la fine barre qui clignote en haut de la feuille blanche, comme un phare.
Les durées se dilatent entre chacune de ses disparitions métronomiques.
À la fin du jour… je rentre. Le trajet de la veille, en sens inverse, du centre d’art Image/Imatge à la gare d’Orthez, un premier train, un changement, un second train, et puis le flux, les gens, trop de gens, le bruit, le métro, un métro, deux métros, sortir enfin, et marcher.
À midi… je suis là, pleinement là.
Exhale Caudale – installation avec sculptures et voix.
Au matin… je me demande : comment écrire en cascade ?
Jeanne Cardinal (née en 1990), artiste plasticienne, modèle des fragments de mise en scène et en espace, des sculptures en céramique aux couleurs factices et appétissantes.
Axelle Glé (née en 1989), artiste et poète sonore, pénètre un jour cet univers bruissant de récits pour paupières, les met en bouche et en oreille.
Peu à peu les deux artistes inventent une langue laiteuse – opaque et translucide à la fois. Des signes et des sons s’y répondent. Jeanne Cardinal inscrit le code, Axelle Glé le déchiffre, le lit en public, et en polyphonie [1].
Comment traduire l’expérience d’une traduction ?
Et puis, comment raconter les miracles ?
Au matin… À midi… À la fin du jour… À la nuit…
Dans le train qui m’emmène à Orthez où je suis invitée à écrire à la suite d’Exhale Caudale de Jeanne Cardinal & Axelle Glé, je relis distraitement quelques notes prises lors de précédents échanges avec les artistes. « Exhale Caudale est l’exploration sonore et visuelle d’un monde imaginaire à la poursuite des poissons volants. » [2]
Depuis quelques semaines, des pluies diluviennes se sont abattues sur l’Europe et ont inondé le Sud-Ouest de la France, engloutissant les vies patiemment et parfois péniblement gagnées de centaines d’habitant·es. À travers la fenêtre filent les terres détrempées. Au loin, dans le brun, des marécages. Cette actualité-là n’en est déjà plus une : elle se chronicise.
Je me dis qu’il y a quelque chose de doucement ironique à traverser toute la France pour assister à une performance « aquataérienne » comme la qualifient les artistes.
Trêve.
Devant le centre d’art Image/Imatge, l’après-midi se prélasse au soleil.
Il fait doux, presque chaud.
Je suis les linéaments imaginaires de l’eau s’évaporant.
Je songe à celles et ceux qui nous ont précédé dans les catastrophes, à leurs lectures symboliques des événements, à celle fantasmagorique à laquelle je me rends [3].
Et si cette performance relevait de l’incantatoire ?
Et si les puissances « aquataériennes » conjuraient le sort ?
Au matin… À midi… À la fin du jour… À la nuit…
Dans l’espace d’exposition d’Image/Imatge, ce samedi 21 février d’été, quelques îlots de sculptures en céramique, et la très, très grande peinture murale qui sert de partition pour la performance poétique et sonore.
Les signes au mur sont issus de la décomposition progressive de formes récurrentes dans les sculptures, des formes qui sont elles-mêmes des fragments – de décors merveilleux, de bestiaires fantastiques, de paysages féériques ou siréniens [4]. Jeanne Cardinal trace ces signes au Posca, à l’aide de deux normographes ronds : un pour les signes « Air / Terre » (un disque, une étoile, un nuage, une chenille), un autre pour les signes « Eau / Feu » (une nageoire, des flammèches, une queue de poisson, l’amorce d’une vague, l’amorce d’une flamme). Ces formes permettent de tracer des signes entiers mais également des demi-signes ou des quarts-de-signe.
Dans une précédente version [5], Axelle Glé interprétait les signes au fur et à mesure que Jeanne Cardinal les dessinait. Aujourd’hui, la plasticienne œuvre en amont. La composition murale n’en est que plus ample. Sa présence silencieuse installe, avant même qu’Axelle Glé ne commence à performer, un bruissement. Elle enveloppe le public, crée un panorama au sein duquel rendre visible/lisible, de gauche à droite, la progression de la pièce sonore, ses instants de condensation narrative. Elle invite à la submersion, tout en laissant surnager çà et là quelques balises.
Je ne connais personne. Je me faufile entre les grappes de conversations jusqu’à la table de mixage d’Axelle Glé, installée en retrait, derrière l’espace où le public prendra place, face à la peinture murale.
J’avise des pédales d’effet, un looper multipistes et quatre documents format A4 (quatre, encore, comme les quatre éléments, les quatre temps de la performance). La première feuille dont je me saisis comporte deux tableaux à double entrée réalisés à l’ordinateur ; l’un faisant correspondre chaque signe avec un son (par exemple, le nuage avec le son « a ») ; l’autre explicitant la traduction sonore des effets plastiques (les lignes créent du mélodique, les signes épars des effets de voix, les masses de la réverbe – les « bestioles » quant à elles créent du delay). La deuxième feuille se découpe en quatre parties : les quatre grands temps de la performance (« Au matin », « À midi », « À la fin du jour » et « À la nuit ») à chacun desquels correspondent une couleur (le bleu, le jaune, le vert et le violet) et une ambiance sonore particulière. Elle détaille les différents effets mobilisés sur la voix et les sons au sein de chaque temps. Elle est annotée au crayon à papier, mais je ne comprends pas ce qui y est écrit. La troisième feuille affiche un diagramme dessiné à la main. Il schématise la peinture murale, les zones où prédomine telle ou telle couleur qui sera donc décodée dans telle ou telle partie de la performance. J’observe le dessin, le mur, le dessin, le mur, et comprends que la poète le relira de gauche à droite à chaque temps, et que chacun de ses quatre passages décodera les signes de la couleur de ce temps.
Des nappes sur des nappes sur des nappes sur des nappes sur des nappes.
Je parcours le quatrième et dernier document posé sur la table de mixage, le poème que lira Axelle Glé : une épopée ésotérique, cartoonesque, en vers justifiés par la droite et en format paysage. Où l’on entend déjà à l’œil la voix jusqu’au bout de son souffle. Un flux d’inconscience.
Le public est venu en nombre, et je ne suis guère étonnée d’y voir des enfants ainsi que de jeunes adolescent·es : Exhale Caudale est une incroyable chasse aux trésors. Durant tout le temps de la performance, alors que les adultes glisseront au sol progressivement, ce sont les visages et les corps des enfants et des adolescent·es qui se tourneront régulièrement vers la table de mixage où officie Axelle Glé, observant ses manipulations, guettant les moments de rencontres entre son regard, les sons produits et les « bestioles sonores », accompagnant avec inquiétude ses mouvements – un ou deux pas en arrière parfois, comme pour s’emplir d’air et de suspens avant de replonger dans la diction.
Axelle Glé s’est justement postée derrière sa console.
Jeanne Cardinal s’est installée dans le public.
Le premier son diffusé varie tranquillement tandis que les bavardages se tarissent.
– L’accordage avant le concert. –
« Au matin… »
Le son oscille et s’insinue.
Il est rejoint par d’autres sons qu’Axelle Glé enregistre et met en boucle. Des aspirations, des susurrements, quelque chose de cristallin, puis de plus sourd, plus diffus. Le timbre de sa voix qui s’étire. Une langue qui claque. « Au matin le ciel est vert / au matin ici le ciel est vert / au matin ici l’air est vert / Le jour s’échauffe / Vers de moi l’océan l’étendue / De moi tous les matins aux matins tous ce… » Sa diction est naturelle, spontanée ; elle ménage un arrêt net, ici et là, une entaille dans le sens, puis reprend. Parfois, sa voix nous emporte ; parfois elle est, elle aussi, engloutie par les sonorités aqueuses. Elle semble animer la peinture murale vers laquelle nous sommes toutes et tous tourné·es, déplacer certains signes, en agglutiner ou séparer d’autres. Elle chuchote « les bruits · formes · tous leurs sens » en séparant bien les mots. Elle dit « je ». Peu à peu le paysage marin que la narratrice contemple depuis un port se déforme, s’enflamme, embrase l’imaginaire. La voix d’Axelle Glé devient flot. Je m’accroche à un mot (« safrané »), à une expression (« les quais d’algues »), je lâche, je m’accroche à nouveau. « Opalescences ambrées caudales jaillissent ambrées / je les résilles transparentes une aile ronde / nageoires s’assemblent · caudale · aile caudale ».
Les sons bouillonnent fort maintenant, tentent de pénétrer mes orifices. Je rentre la tête dans les épaules – discrètement, je ne voudrais pas que les artistes le remarquent. Est-ce que ce sont les crevettes qui chantent ?
« À midi… »
La diction de la performeuse s’accélère, allègre. Les saccades appartiennent à l’éveil, au plein jour. Elles sont les perceptions, elles sont les rencontres. Les répétitions font prendre de la vitesse. Des personnages, nombreux, apparaissent, disparaissent, réapparaissent – Monique, Darren, Roland, Elsa, Steve, Santiago, Annette, Else, Michel, Luciano, Guy, Lucco, Hugues, Lily, Bernard, Françoise, Ivo, Marcelle, Roxane, Michèle, Elizabeth, Eliane, Claude, Pierre, Georges, John, José, Ianis. C’est un tumulte d’identités fluides et de relations complexes. Elle dit « je », elle dit « tu », elle dit « nous » – et les uns pour les autres. Elle déconjugue, éparpille la grammaire en tous sens. Je dois me concentrer. Où sont-ils sur le grand mur tous ces personnages ? Dans le disque de feu ? Mais quand la bestiole safranée est-elle passée ? Je n’ai pas entendu la bestiole safranée !
« À la fin du jour… »
La mélodie se détend. Sa ligne se courbe, s’incline, tend à suivre un sol invisible. Un bourdonnement monte. « Tch… ttchh… kch… kssss… kssss… tch… » J’attrape les étoiles vertes sur le grand mur peint. Nombreuses, elles aussi. Très nombreuses. Elles dessinent de hautes flammes qui s’élancent vers le plafond. Est-ce que la lecture se fait désormais de bas en haut ? « Tchhheu… ttchheuuuu… kcheu… kchuiiiiit… » Les effets sont amplifiés, les sons se dissolvent, se promènent. Delay. Reverb. Et puis, des sons plus graves, plus rêches. Noise. Un chant guttural. Alangui et vaguement nauséeux, comme un 45 tours joué en 33. L’énergie se dissout, se tarit. La voix d’Axelle Glé semble plus grave. Le timbre est posé, la diction ralentie. Le texte néologise et malmène la syntaxe. « L’orateur » fait son entrée dans le récit. Et envahit le texte – anaphorisé. « L’orateur dit… L’orateur dit… L’orateur… dit ». La voix accentue chacun des mots de la même manière selon le même rythme de telle sorte que les dits de l’orateur adviennent litanies. Le texte roule, je m’échoue et baigne dedans. Allitérations, d, f, s, l. Sinueuses, liquides.
Lorsque le texte laisse à nouveau pleinement place aux sons – ce sont de lentes dispersions, et quelques échappées bouillonnantes. Un kaléidoscope sonore.
« À la nuit… »
Des grillons. Je les entends, depuis quelques minutes déjà, de sous l’eau.
Dans le public, les corps se sont affaissés, les yeux (à demi) fermés. La partition colorée s’est imprimée sur les rétines au repos, elle a pris un léger « bougé ». Je distingue des mouvements au sein d’amas – des corps traversant d’autres corps. Axelle Glé chuchote. À moins que l’on ne l’entende plus ? Ça rayonne. Ça part dans tous les sens, ça monte dans les aigus. Les phrases, elles, restent suspendues. L’attention se décolle et flotte et s’envole. Diffracté·es. Full reverb. « Toutes les nuits font des siestes ». Des chœurs, des harmoniques hypnotiques. Des orgues ? Des « bilibilibilibips » de créatures minuscules à antennes et mandibules. D’improbables trompettes marines. Ça répète à voix basse, écho malicieux d’une nuit violette recouvrant le grand mur peint.
« La nuit peinte en bleu et ses fragments sous l’eau entre les molécules le sel le plancton et la houle. »
Je ne m’éveille pas tout à fait. Mon corps, nos corps, se redressent à tâtons, prolongent la rêverie aquatique en déambulant entre les sculptures. Nos corps que ce grand poème épique et polyphonique a rendu aériens. En suspens. Nos corps se penchent sur les sculptures comme des géants sur des Lilliputien·nes, et la terre des céramiques, leurs poids et leur fragilité, nous rend à la gravité.
Il y a un château-gâteau-toboggan ainsi qu’une moitié de planète, bleue, mais pas bleue comme la nôtre. Bleu marin, bleu avec chaînons-fantaisie en forme de signes connus et reconnus, bleu avec fléau médiéval. Les télescopages sont cuits à très haute température – fusion. La chamotte taquine l’émaillage, et vice versa, illusionnant des sections dans le continuum de la matière. Il y a quatre coupes comme les quatre temps de la performance. Je découvrirai plus tard que Jeanne Cardinal les nomme « Calices » parachevant le caractère quasi liturgique de cette incantation psychédélique.
Je songe à la complexité d’Exhale Caudale, à sa limpidité aussi. Aux jeux d’enfants, pleins de codes secrets, de règles intangibles, de combinaisons infinies. Que le merveilleux, c’est très sérieux.
[1] Exhale Caudale est le fruit d’une collaboration au long cours entre les deux artistes qui se retrouvent régulièrement sur des temps de résidence afin de la retravailler. La performance a beaucoup évolué depuis sa première version, Exocet, imaginée en 2023 à l’occasion de l’exposition Les brûlants pisciformes à la Collégiale Saint-Mexme de Chinon (commissariat : Cindy Daguenet).
[2] Exocet, du latin exocoetidae ou « poissons volants ». Les exocets sont des poissons des mers chaudes (de diverses espèces) qui peuvent sauter et planer hors de l’eau grâce à leurs larges nageoires.
[3] Parmi les références convoquées par les artistes, aux côtés d’Italo Calvino, Jorge Luis Borges ou Virginia Woolf, il y a bien sûr Gaston Bachelard et Roger Caillois mais aussi, et surtout, la réédition du « Livre des miracles », une reproduction intégrale et fidèle du célèbre manuscrit allemand du XVIe siècle, relatant et représentant une série de phénomènes surnaturels.
[4] Les jeux d’aller-retour entre le bidimensionnel et le tridimensionnel sont importants dans l’œuvre de Jeanne Cardinal qui cite volontiers l’influence déterminante du cultissime Flatland. Fantaisie en plusieurs dimensions de Edwin Abbott Abbott (1884).
[5] Version présentée à la Collégiale Saint-Mexme en 2023 et filmée par Louise Lécrivain.